Episode XIX : Lib’hair’té : émancipation et revendication par le capillaire
- Citronnade

- 21 avr. 2020
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Le cheveu se trouve être, en première impression, cette protection capillaire recouvrant le crâne de l’être humain. Il est aussi propre à chacun, son implantation, sa couleur, sa texture permettent une infinité de combinaisons possibles. Cette autre caractéristique qui aide à différencier l’humain du reste des mammifères, les cheveux ont ce talent de rassemblement, de différenciation, d’appartenance, d’influence … Le cuir chevelu, au delà de son aspect protecteur, incarne tout autre chose, il possède cette force hautement symbolique qui caractérise l’être humain dans son ensemble. A travers le temps et les générations, les cheveux ont subi de nombreuses variations mais à chaque fois, ils légitimèrent de dissocier les hommes des femmes, les riches des pauvres, les leaders des suiveurs. La Bible, socle idéologique de l’Occident, postule même le statut de la longueur des cheveux pour différencier les hommes et les femmes (1 Corinthiens 11:14-15). La densité ou l’absence représentait l’autorité selon les périodes ; le roi Soleil, aidé de sa volumineuse perruque et de son entourage de coiffeurs, montrait toute sa puissance grâce à son ampleur capillaire.

Pour les femmes, la longueur des cheveux était longtemps symbole de séduction et de féminité. Tantôt cachés, tantôt voilés, les cheveux longs ont toujours été associés à la gente féminine, et tout particulièrement à son pouvoir érotisant. L’ethnologue français Christian Bromberger, affirme dans son ouvrage Les sens du poil : Une anthropologie de la pilosité l’importance des cheveux longs pour les femmes dans l’imaginaire masculin. Il pose comme principe que les cheveux longs sont symbole de jeunesse, d’un éveil et d’une sexualité disponible et a contrario les cheveux courts montrent la fin d’un cycle : ménopause, maternité ou entrée professionnelle importante par rapport à la sexualisation de son être. En somme, le pouvoir féminin se trouverait dans les cheveux : en adoptant les cheveux courts, Jeanne d’Arc abandonnerait sa féminité pour devenir un guerrière ; à l’époque des chevaliers en armure, les femmes accusées d’adultère se voyaient tondues, c’était considéré comme la pire des hontes, de part cette punition leur statut de femme n’était plus. En pleine fiction fantastico-médiévale, la reine déchue Cersei se voit, en plus de ses vêtements déchirés et dépossédée de tous ses biens, totalement tondue. Elle est trainée dans la rue et nue et sans un cheveu, devient la cible de toute la rage de Westeros. Rendue au statut de moins que rien, l’ancienne reine lionne subit le pire des pugilats. Et les exemples de déchéance par la perte capillaire se comptent par millions d’autres événements.

Le XXème et le début du XXIème siècle représentent un véritable renouveau pour les femmes de l’occident, la libération graduelle de l’entrave masculine et l’obtention de droits équivalents à leurs confrères ont permis la réappropriation des codes par la gente féminine. Cette liberté d’action et d’expression embrase toute la civilisation occidentale. Ainsi, les cheveux deviennent aussi politique, soit suivant les modes soit au contraire en allant à l’encontre des attentes masculines, par ces nouvelles coupes, les femmes scandent leur nouvelle liberté et nouveau pouvoir. Pour se défaire de son passé et de l’emprise des hommes malsains, Rose McGowan, actrice hollywoodienne principalement connue pour ses rôles chez le réalisateur indépendant Gregg Araki et son interprétation de Paige dans les aventures sérielles des soeurs Halliwell, est en première ligne pour dénoncer les actes perfides du nabab du cinéma américain, Harvey Weinstein. Comme un symbole pour rompre ses chaines avec Hollywood, elle s’affiche en couverture de son autobiographie Debout (Brave en version originale), le crâne totalement rasé. Contrairement aux perceptions passées, cette coupe est vue comme un acte de rébellion face à un système qui essence jeunesse et cheveux longs. Ce geste fort se perçoit comme une renaissance, comme pour Ripley dans Alien3 (David Fincher, 1992), mais cela est surtout un renversement des codes et un rejet de cette honte archaïque. Rose McGowan s’approprie ses nouveaux cheveux courts tout en leur donnant un symbole politique fort d’opposition à un système qui l’a longtemps attaquée.

Dans un autre registre, deux chanteuses américaines revendiquent leur liberté avec leur possession capillaire. Toutes deux américaines, l’une popstar new-yorkaise et l’autre pendant indépendant d’une famille de musiciennes martèlent l’importance de leurs cheveux et que personne sans aucune exception ne doit leur dire quoi en faire. En 2011, extrait de l’album Born This Way, Lady Gaga entonne à tue-tête, sous les salves du saxophone de feu Clarence Clemons, le Big Man du E Street Band, l’importance de ses cheveux, qu’ils sont son identité et que cette dernière, seule elle possède le droit de la régenter. Répétant à de nombreuses reprises qu’elle est aussi libre que ses cheveux ou qu’elle est ses cheveux, Gaga consolide sa caractéristique capillaire comme symbole de ce qu’elle est et de ce qu’elle souhaite renvoyer : Libre d’être et d’agir comme bon lui semble. L’autre chanson appartient à la jeune soeur de la plus célèbre des reines des abeilles, la sus-nommée Solange Knowles. Apparue en 2016, dans l’album intitulé A Seat at the Table, « Don’t Touch My Hair » est une réponse vindicative à ce que de nombreux blancs se permettent de faire pour étancher leur soif de curiosité. Trouvant les cheveux crépus « originaux », ils se sentent obliger de les tripoter. Marre d’être considérée comme une bête de foire, Solange rétorque et rappelle que ce sont ses cheveux et que personne n’a l’autorisation d’y toucher. Elle insiste sur l’aspect identitaire de sa chevelure, au même titre que son âme et son corps. Ses cheveux sont l’élément visible de sa culture, de ses émotions et qu’ils sont à elle et à elle seulement. L’importance capillaire pour la cadette Knowles continuera dans la presse lorsqu’un magazine décide de couper une partie de sa coupe pour sa couverture. Solange, folle de rage, descend publiquement le magazine parce qu’en découpant une partie de sa coupe, l’éditeur portait atteinte à l’identité de sa personne et de la culture qu’elle représente à travers ses cheveux.

Vecteur identitaire, arme politique ou simple outil esthétique, les cheveux jouissent de multiples particularités afin de refléter la volonté de son possesseur. En s’appropriant les codes qui leur faisaient défaut dans le passé, les femmes s’offrent de nouvelles armes pour la lutte vers l’égalité et l’indépendance.



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