Hors-Série VIII : Etre un professeur - Partie 1
- Citronnade

- 21 déc. 2022
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 janv. 2023

Deux ans auparavant, je délaissais l’uniforme d’agent de cinéma UGC pour revêtir un autre costume, celui de professeur de collège. Fini l’uniforme noir austère, je retrouvais enfin ma tenue habituelle : le hoodie noir, le teeshirt noir, les baskets noires et le perfecto noir.
Janvier 2021 - Juillet 2021 : Les premiers pas
Je commençai cette aventure par un emploi à temps partiel dans un collège privé de Paris dans le XIXème arrondissement. Les premières prestations face aux élèves étaient terrifiantes mais je leur rendais bien. Deux niveaux me furent assignés, la pré-adolescence des 5ème et la rébellion des 3ème. Les masques empêchaient de voir nos visages, à part les plus enclins à partager leurs sourires de fer. Ils étaient aussi pratiques pour les bavardages ; sans le mouvement de la bouche, il m’était impossible de reconnaître les responsables. Ainsi, il fallait être le plus expressif au niveau du regard : sombre et réprobateur, levant les yeux vers le ciel à la plus grande bêtise ou plissé et malicieux mais complice ou chaleureux et satisfait face aux réussites. Une repartie développée m’aidait à contrecarrer les dissipations de certains mais des déconvenues au niveau de la discipline m’avaient valu des moments peu reluisants : une collègue autoritaire débarque en mode commando du SWAT dans mon cours car les élèves étaient trop bruyants, des punitions collectives volaient dans tous les sens, … Bref quelques échecs.
Prenant de plus en plus mes marques au fur et à mesure des semaines, je découvrais un métier qui me plaisait, ma carrière de mercenaire était donc terminée. Ayant la chance d’enseigner une langue vivante, les sujets étaient bien plus libres et je pouvais ainsi choisir des thématiques qui me plaisaient et qui pouvaient attirer l’attention d’un adolescent. Pour ce faire, je puisai dans mon réservoir illimité de pop culture pour élaborer plusieurs séquences : les super-héroïnes, James Bond … Des élèves avaient remarqué mon militantisme féministe suite à un échange assez tendu entre elles et des petits roquets. Afin de continuer leur éveil militant, je leur partageai plusieurs ouvrages dont le fabuleux manifeste de Chimamanda Ngozi Adichie. A cette situation sanitaire exceptionnelle, s’était ajouté l’enseignement en distanciel, mot nouveau pour décrire les joies des vacances prolongées mais dites apprenantes. Feignant la connexion internet défectueuse, j’eus le plaisir d’éviter de donner cours par Zoom, faire le singe en conf-call pendant plusieurs heures n’était pas fait pour moi. Le partage d’exercices à faire était largement suffisant pour les élèves. Un retour en classe en demi-groupe allégeait les efforts de discipline et permettait l’avancement du cours dans de bonnes conditions. L’un des derniers cours, la directrice de l’établissement apparut dans ma classe, elle souhaitait observer comment je me débrouillais face aux élèves. Elle fut agréablement surprise par le dynamisme de mon cours et l’échange complice mais apaisé avec les élèves. Satisfaite de ma demi-année, elle décida alors de me prolonger pour une année supplémentaire mais là, on allait passer sur un temps complet avec cinq classes. L’année se terminait avec plusieurs événements : une journée avec les professeurs entre camaraderie et karting, un repas de célébration et une sortie accrobranches avec les 3ème dont plusieurs rigolades en haut des arbres.
Septembre 2021 - Juillet 2022 : Confirmation et temps complet
A cette nouvelle rentrée, ma première pour une année complète, on trépignait tous d’impatience : quelles classes nous attendaient ? Qui aurait un planning décent ? La vie scolaire avait écouté mes prières pour le planning, moins pour les classes … Je continuai avec les niveaux de l’année dernière, une classe de 5ème et deux de 3ème. J'allais ainsi découvrir les classes de 6ème, des petits sauvages aux têtes d’ange. On me proposa de prendre deux classes supplémentaires mais je déclinai l’offre par manque d’expérience et par envie d’apprentissage progressif. Ce refus allait avoir pour conséquence l’arrivée d’une autre professeur, un événement qui allait changer mon avenir dans cet établissement. Mon intégration au niveau de l’équipe pédagogique prenait son cours, je m’étais allié avec un groupe de chaleureuses baroudeuses de l’enseignement portées sur la cigarette et les remarques acérées.
Je découvris aussi le plaisir des sorties scolaires, une interaction plus joyeuse et amusante avec les élèves. Ma première sortie se fit avec mes deux classes de 3ème, une excursion dans les Hauts-de-France, à la recherche des souvenirs de la Grande Guerre. Accompagné de deux collègues et d’un prêtre, j’entrepris mon baptême de feu en dehors de l’établissement scolaire. Bonne nouvelle, il n’y eut aucun blessé et aucune perte. Le transport en bus avait apporté ces moments de camaraderie et d’échanges. Certains me partageaient leur passion intense pour la série Gilmore Girls, d’autres me faisaient écouter les derniers tubes hip-hop français à la mode. Mais mon moment préféré de cette journée resterait lorsque, sur le retour, le prête prit le micro et demanda aux élèves de venir un par un à l’avant du bus pour partager sur cette journée. La détresse sur leurs visages, leurs jérémiades et mon éclat de rire non contrôlé résonnent encore sur les routes picardes.
Cette classe de 5ème était la première à se montrer véritablement studieuse et bon enfant, chaque moment avec eux était du pur plaisir, un professeur au monde des bisounours parce que les autres classes surtout une de 6ème et une de 3ème allaient directement me ramener sur terre … Plus affirmé et plus confiant, mes cours étaient mieux construits mais l’autorité m’était encore trop légère. Donc les leçons de morale volaient ainsi que les carnets de correspondance, sans que vraiment les élèves perturbateurs ne cessèrent leurs bêtises. Les petits 6ème étaient adorables et méticuleux pour la plupart. Leur envie d’apprendre et leur dynamisme contrebalançaient avec leur lenteur d’écriture. La candeur et le sans-gêne de certains étaient extrêmement touchants voir même troublants : des déclarations d’amour à l’emporte-pièce en plein milieu d’un cours, de la délation pure …
Conseil à tous les professeurs : utiliser uniquement les quatre couleurs classiques, une autre déclenchera la plus grande panique et le plus grand chaos.
Le cours de fin de journée du mardi était toujours une plaie, des élèves fatigués et peu enclins à travailler, quelque soit le moment de la journée pour cette classe de 3ème d’ailleurs. Toutefois, cette dernière était terriblement attachante, un niveau faible mais j’étais le seul professeur qui s’accrochait avec eux, un lien qui allait nous amener ensemble en Espagne plusieurs mois plus tard et m'offrant le statut de professeur principal officieux de cette classe.
Année complète dit rencontres avec les parents, telle une grande première, je m’étais préparé, mon français impeccable et mon charme naturel allaient les épater. Lors de ces réunions, les rencontres furent extrêmement diverses : des parents de 6ème ne tarissant pas d’éloges sur la qualité de mon enseignement, des parents au bord du burn-out face à un enfant en échec scolaire, des parents récemment divorcés dont l’hypersensibilité obligeait à la subtilité sinon les sanglots retentissaient … Mais c’était surtout trois heures d’échanges non-stop, donc cela demandait une vessie très solide sur ses appuis.
Noël approchant, les derniers cours étaient sous le signe de la célébration du divin enfant. Comme tout bon chrétien, je partageais des chocolats Kinder en plein scandale de Salmonelle avec les élèves devant des clips de Noël. Mariah Carey, Ariana Grande et Frank Sinatra retentissaient à fond de cale dans chaque salle pour le plus grand plaisir de tous.
La cantine, ce lieu sacré, permettait de voir les visages des élèves. A chaque passage, on se saluait avec toute subtilité : un clin d’œil, un sourire, un cri : « Monsieur Nooooooëëëllll » ! Récupérant nos repas au même endroit que les élèves, c’était l’occasion de discutailler avec eux. Un jour, c’était pizza à la cantine et des élèves se plaignaient parce qu’elles ne pouvaient pas avoir du rab. Ne surveillant pas mon assiette, le cuisinier me servit double ration malgré ma protestation ! Grand cœur, grande âme que je suis, je décidai de partager ma seconde part avec ces deux 5ème. Au vent de leurs louanges, j’avais refait leur journée et gagné le statut de « prof le plus cool de l’année ». Ces mêmes élèves, plusieurs semaines plus tard, exprimèrent leur appréciation des cours d’anglais, en les comparant avec les frites à la cantine ! Un compliment qui faisait si chaud au cœur.
La situation sanitaire empêchait l’organisation de voyages mais dès que ma collègue d’espagnol émit la possibilité et le besoin d’accompagner des 3ème à Séville, j'exprimai le plus grand des enthousiasmes. Mois de mars arrivant, chance à nous, la directrice ainsi que l’administration française avaient autorisé les voyages et donc l’accès aux terres andalouses était garanti. Les masques allaient être retirés mais seulement à notre retour d’Andalousie. Accompagné de deux professeurs hispanophones et d’une belle brochette de 3ème aussi sympathiques qu’avides d’exploration, j’entrepris la découverte de Séville et ses alentours. Dès la première journée, je dus payer l’amende d’une élève à peine arrivé à l’aéroport Paris-Charles De Gaulle, je profitai aussi des bonbons et des chewing-gums offerts par les élèves.
Conseil à tous : ne pas faire des bulles tout en portant un masque.
Notre bus arriva enfin à notre ville de villégiature. A sa sortie, nous saluâmes nos camarades espagnols et observâmes d’un regard à la fois hilare et troublé celui-ci partir au loin avec nos bagages. Les élèves paniquaient, mais après plusieurs dizaines de minutes, le bus fut de retour. Ce voyage merveilleux avec son lot de surprises et d’émerveillement permit de consolider les liens entre les professeurs et les élèves.
L’année scolaire se rapprochait de la fin et mon avenir commençait à se dessiner. Il y avait un poste pour deux professeurs pour l’année prochaine. Les Hunger Games étaient ainsi lancés mais j’avais eu un malheureux raté à l’allumage, un retard qui me serait fatal ! Le poste était sur deux établissements donc deux chefs à convaincre. Après des difficultés pour obtenir un entretien avec le principal, je me rasai de près et mis mon plus beau costume pour échanger sur un poste qui … avait été déjà donné. Le même jour, je participai à mon premier conseil de discipline, une ambiance lourde et pesante …
A l’annonce de ma non-prolongation, l’incompréhension régnait autour moi, pourquoi elle et pas moi ? Mes collègues étaient tout aussi troublés. Malgré cette décision, la directrice m’avait chaudement recommandé auprès d’un autre établissement parisien et j’obtins le poste grâce à mon charme et mon talent, ou probablement grâce à l’urgence de trouver un professeur d'anglais pour l’année suivante. L’annonce à mes 6ème et à mes 5ème s’annonçait ardue, on avait créé une magnifique dynamique et j’avais une place particulière dans leur cœur. La mine sévère, je partageai la nouvelle, la soupe à la grimace régnait, des élèves affirmèrent de but en blanc qu’ils détestaient ma remplaçante. Je leur répondis qu’ils ne devaient pas la juger sans la connaitre mais dans ma tête, un simple « nananère » résonnait.
Les conseils arrivant, une classe de 6ème me demanda de le preparer avec eux, leur professeur principal était absent. J’enfilai alors mon costume de référent éphémère, découvrant les multiples difficultés de la classe mais aussi l’amour que certaines élèves me portaient.
Le crépuscule de cette année scolaire approchait, je décidai alors de la terminer sous le signe de la musique ; ainsi, j'organisai un blindest musical avec chacune de mes classes en guise d’adieu. Les tubes populaires de l’année et des chansons plus anciennes procurèrent cette chaleur et cette bonne humeur si caractéristiques de mes cours pour une dernière fois. De leur côté, les élèves me surprirent davantage : un mot plein d’appréciation signé par toute la classe de 5ème, des boites de chocolat offertes par des 6ème, une bouteille de vin aussi ! Une merveilleuse 3ème m’offrit des fleurs en plus d’un mail extrêmement adorable … Une telle vague d’amour me toucha profondément et je les remercie encore une fois !
Mon groupe de baroudeuses à la cigarette m’avait aussi gâté autour d’un barbecue si chaleureux. Quittant cet établissement qui m’avait donné ma chance, mon regard se porta vers l’horizon, plus exactement en direction du XIIIème arrondissement pour cette nouvelle aventure professorale.
Septembre 2022 - Juillet 2023 : Professeur principal, quatuor professoral et service informatique en PLS
A suivre …



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