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  • Photo du rédacteur: Citronnade
    Citronnade
  • 29 juil. 2020
  • 11 min de lecture

Fan-art des aventures de Lando Calrissian

Space Opera, Space Opera, dis-moi ce que tu es. Es-tu un délire intergalactique de Piotr Ilitch Tchaikovski ? Un simple film dans l’espace où les balles ont été remplacées par des lasers et où les extraterrestres sont tous bleus ? Comptes-tu uniquement Star Trek et Star Wars dans tes rangs ? Et tant d’autres questions défilent à l’esprit. Ce genre, qui contient plusieurs des plus grands succès du cinéma, a été longtemps associé à une sous-culture pour geeks boutonneux en quête d’aventures. Les deux derniers épisodes des Avengers, succès pop-corn interplanétaires, s’apparentent à ce domaine filmique, narrant les combats de nos super-héros préférés face à Thanos, le titan violet surpuissant, aux quatre coins de la galaxie. Poussé par l’avènement des effets spéciaux numériques et des adaptations de romans graphiques en cascade, le Space Opera est devenu un genre cinématographique majeur qui envoute et qui apporte rêves et réflexion aux spectateurs de toute culture humaine. De part son ADN et sa popularité, des problématiques concernant la représentation de l’espèce humaine sont évoquées et examinées : comment l’humanité doit apparaitre à l’écran afin d’être la plus proche de la réalité. Les hommes blancs étaient majoritairement représentés dans les salles obscures mais suite à la prise de conscience de la mixité ethnique de la société américaine et le potentiel commercial important à intégrer des personnages de toute origine, les studios sont enclins à revoir leur copie concernant la hégémonie de l’homme blanc à l’écran.


SPACE OPERA


Le Space Opera est, tout d’abord, un genre à part entière, un rejeton de la science fiction qui a fait ses premiers pas, en 1854, sous la plume de Charlemagne Ischir Defontenay, romancier français auteur de Star ou Ψ de Cassiopée, un recueil d’histoires narrant les péripéties d’un autre planète aux confins de l’espace. Le genre gagne en popularité au fur et à mesure des années, change de média à partir des années 1950 pour se tourner vers le cinéma. En 1941, le terme « Space Opera » est employé pour la première fois par le romancier américain Wilson Tucker, ce dernier expose les ingrédients principaux pour créer une histoire spatiale qui s’apparente à ce genre. Sur le modèle du « Soap Opera », ces feuilletons aux histoires rocambolesques à l’eau de rose, Tucker définie le genre en étant des récits de science-fiction où les intrigues sont privilégiées à la véracité scientifique. Par la suite, des éléments se sont ajoutés à cette définition : les péripéties se déroulent à l’échelle interplanétaire, l’expérience des voyages dans l’espace et l’apparition de plusieurs planètes. Des enjeux politiques et écologiques sont des pièces maitresses de ces histoires spatiales, les interactions entre les espèces du cosmos sont aussi un point culminant de tout opéra de l’espace. L’avenir de l’espèce humaine face à toute cette immensité galactique déclenche nombreuses des péripéties.


Charlemagne Ischir Defonteney, "Star ou Ψ de Cassiopée" (1854)

Particulièrement cible d‘initiés, le grand public américain découvre le Space Opera le 8 septembre 1966 à la télévision grâce à le première diffusion des aventures de l’équipage de l’Enterprise. Star Trek, la série originale (Gene Roddenberry, 1966-1969) projette les téléspectateurs dans un univers complètement nouveau et dépaysant, des intrigues rythmées par des voyages intergalactiques et des rencontres avec de nouvelles espèces. Cette série utilise le voyage spatial pour évoquer des thèmes sociaux importants et contemporains comme les différences raciales que les américains vivent au même moment. La série engendre plusieurs émules mais la popularité du genre n’explose vraiment qu’à l’arrivée d’une autre fiction majeure de la culture populaire américaine, du doux nom de La Guerre des Étoiles en 1977. Dépassant le public de spécialistes, son succès est retentissant, 40 ans après la sortie et près d’une dizaine de films dans cet univers, l’enthousiasme populaire n’a jamais cessé et la saga intergalactique est devenue une des oeuvres maitresses de la culture populaire mondiale.

A gauche : Star Trek, la série originale (Gene Roddenberry, 1966-1969)

A droite : Star Wars : Episode IV : un nouvel espoir (George Lucas, 1977)


Ces deux franchises seront pendant plusieurs décennies les seuls représentants viables dans le paysage cinématographique, la saga Alien a aussi ses lettres de noblesse dans le genre mais son hybridité avec l’horreur et la sous-représentation des espèces non-humaines l’empêchent de rivaliser avec les deux autres épopées galactiques. La popularité déclinante, le Space Opera continue à vivre grâce aux séries et aux productions câblées mais le cinéma semble avoir abandonné l’idée d’aventures dans l’espace. La deuxième génération de Star Wars les remet sur les devants de la scène pendant plusieurs années mais le public ne semble être uniquement intéressé que par la trajectoire tragique d’Anakin Skywalker, les combats dans l’espace ne semblent plus avoir le même attrait.


Prélogie Star Wars (George Lucas, 1999-2005)

En 2009, sort Avatar (James Cameron, 2009), que l’on apparente au Planet Opera, cousin du Space Opera mais contrairement à lui, les péripéties se déroulent sur une planète inconnue où nos héros découvriront les spécificités. Cette nouvelle oeuvre délivrée par monsieur Titanic, fait office d’électrochoc dans le monde de la science-fiction, la popularité et le succès du film sont sans égal, l’intérêt populaire pour l’espace et les espèces non-humaines est totalement renouvelé. Les nouvelles technologies numériques permettent de retranscrire à l’écran les créations les plus folles en terme de design architectural et planétaire, de nouveaux peuples aux physiques atypiques. Ce potentiel créatif illimité a relancé l’offre au niveau des aventures intergalactiques. Dans l’univers étendu proposé par Marvel, plusieurs des héros comme Thor, Captain Marvel et les Gardiens traversent l’espace à la rencontre d’autres cultures et planètes pour le plus grand bonheur des spectateurs.


Univers Cinématographique Marvel : Phase 3 (2014-2019)

Des réalisateurs renommés comme Christopher Nolan, les Wachowski et Luc Besson s’essaient au Space Opera avec plus ou moins de succès. Sur une liste de quarante-cinq films d’épopée dans l’espace, on ne compte seulement cinq réalisateurs qui ne sont pas des hommes blancs : Anna Boden qui réalise en partenariat avec Ryan Fleck les aventures de Captain Marvel à l’écran, Justin Lin, un sino-américain qui a mis en image le dernier périple à bord de l’Enterprise dans Star Trek : Sans Limites, Taika Waititi, néo-zélandais dont le père est maori, renouvelle le genre superhéroique en propulsant le dieu du tonnerre au fin fond de l’espace dans Thor : Ragnarok. Les Wachowski dirigent Channing Tatum et Mila Kunis dans Jupiter : le destin de l’univers, tout à bord connus comme deux hommes blancs, les deux réalisateurs ont changé de sexe pour révéler au grand jour leur nouvelle identité : Lana et Lilly. Le Space Opera au cinéma semble raisonner comme un produit de l’imagination de l’homme de type caucasien considérant le peu d’autres réalisateurs présents aux commandes de ces films. La répartition des rôles pour les personnages suivra aussi la même direction même si depuis le nouvel intérêt du public pour les Space Opera et le rachat de Lucasfilm par la firme aux grandes oreilles, une représentation plus globale de la race humaine semble percer à l’écran.

DIVERSITÉ


A partir de 1966, et ceci pendant près de trois saisons, l’équipage de l’Enterprise rayonne sur les télés américaines. Représentants de la race humaine originaire de la Terre, Capitaine James T. Kirk et son équipe voguent à travers l’espace pour des missions diplomatiques et d’exploration afin de faciliter le ralliement à la Fédération des planètes unies. L’objectif du créateur de la série était de représenter la société américaine le plus fidèlement afin de toucher le plus large public possible. Optant pour faire directement écho aux luttes pour les droits civiques qui rythmaient les actualités de la bannière étoilée, une femme noire du nom de Nyota Upende Uhura, interprétée par Nichelle Nichols, dont Zoe Saldana reprendra le rôle en 2009, est désignée lieutenant chargé des communications. Ses talents de linguiste et sa connaissance de nombreux dialectes lui donnent un rôle central sur la passerelle du vaisseau. Au cours de leurs aventures, elle et Kirk s’embrasseront donnant ainsi naissance au premier baiser interracial à la télé américaine. Deux autres membres clés, le pilote d’origine japonaise Hikaru Sulu et l’officier de navigation Pavel Chekov, originaire de Russie, incarnent l’internationalité à bord du vaisseau d’exploration du cosmos.


Hikaru Sulu et Nyota Uhura, Star Trek, la série originale (Gene Roddenberry, 1966-1969)

De cette représentativité, la franchise Star Trek en fera sa priorité, présentant des personnages majeurs de toute couleur à chaque nouvelle génération de l’équipage. Au casting principal, seront incorporés des acteurs afro-américains tels LeVar Burton au poste de lieutenant commandeur dans La Nouvelle Génération (Gene Roddenberry, 1987-1994). Dans Deep Space Nine (Rick Berman, 1993-1999), Avery Brooks dans le rôle du capitaine Benjamin Sisko et Michael Dorn sous le maquillage d’un Klingon, incarnent la diversité de l’équipe. Arrivée en 2017, la nouvelle proposition sérielle présente un équipage multiculturel du vaisseau exploreur USS Discovery. Michael Burnham, première femme afro-américaine, aux commandes d’un navire de Starfleet, incarne ce vent de fraicheur dans la saga intergalactique.


Dans sa dernière adaptation cinématographique Star Trek : Sans Limites (Justin Lin, 2016), l’antagoniste n’est autre que Krall, ancien humain et renégat de Starfleet, incarné par Idris Elba. L’acteur anglais a une certaine appétence pour apparaitre dans des Space Opera, on le retrouve capitaine du vaisseau Prometheus dans le film éponyme, préquelle de la saga Alien. Il est aussi un personnage récurrent dans les aventures de Thor, dans le costume du sus-nommé Heimdall. Cet Asgardien est le guetteur des sept royaumes de part sa vision extraordinaire et ses grandes aptitudes au combat. Cela fait de lui un allier précieux et puissant pour notre très cher barbu au marteau.


Nyota Uhura et Krall, Star Trek : Sans Limites, Justin Ling (2016)

L’Univers Cinématographique Marvel (MCU), nouveau représentant des aventures spatiales, propose avec les Gardiens de la Galaxie (James Gunn, 2014) une troupe de dégénérés issus de différentes races : des humanoïdes, un arbre vivant et un raton-laveur parlant. Cette bande, qu’en apparence tout sépare, se soude telle une famille pour un projet plus grand : sauver l’univers des agissements génocidaires de Ronan l’Accusateur, Zoe Saldana y revêt l’uniforme de Gamora, une tueuse sanguinaire à la peau verte. Quelques films du MCU plus tard, Captain Marvel (Anna Boden, Ryan Fleck, 2019) insiste sur le partenariat entre Carol Danvers et Nick Fury, incarné par Samuel L. Jackson, qui a déjà voyagé dans l’espace sous la tunique de Mace Windu, le maitre Jedi au sabre violet. Maria Rambeau, vieille amie de l’héroïne, amène l’équipe en orbite de la Terre vers la cachette des Skrulls abritant le Tesseract. L’escouade de soldats Kree, chaperonnée par Yon-Rogg, rayonne de part sa diversité : certains ont la peau bleue, d’autres verte. Gemma Chan, britannique d’origine chinoise, et Djimon Hounsou, américain d’origine béninoise, prêtent leurs traits et leurs talents à cette équipe militaire en mission d’exfiltration d’agents Kree à travers l’espace.


La Starforce, Captain Marvel, Anna Boden, Ryan Fleck (2019)

L’autre grand représentant du Space Opera dans le collectif populaire n’est autre que la franchise Star Wars, créée par Georges Lucas en 1977, maintenant entre les mains de Disney. Cette saga a traversé les âges, connecté plus de trois générations de spectateurs mais elle est surtout l’une des franchises les plus lucratives de l’histoire du cinéma. Contrairement à Star Trek, les humains ne proviennent pas de la Terre. Dans cette galaxie très lointaine, de nombreuses espèces cohabitent selon les planètes plus ou moins civilisées appartenant d’abord à la République dans la prélogie, puis à l’Empire et à l’Alliance Rebelle dans la trilogie originale et à la Nouvelle République, à la Résistance et au Premier Ordre dans la postlogie. Lando Calrissian fut le seul personnage humain de couleur jusqu’à l’introduction de Maitre Windu dans la seconde trilogie. La véritable révolution inclusive apparait à partir de l’Episode VII : le Réveil de La Force (J.J. Abrams, 2015). Finn, le stormtrooper déserteur et second protagoniste de la nouvelle épopée spatiale, incarne cette envie de LucasFilm de plus de diversité à l’écran. Lupita Nyong’o, actrice mexico-kényane, incarne le personnage en image de synthèse, Maz Kanata, performance obtenue grâce aux nouvelles technologies de motion capture. L’Episode VIII : les derniers Jedi (Rian Johnson, 2017) accentue l’importance de la mixité ethnique à l’écran. L’introduction des personnages de Rose, incarnée par l’américano-vietnamienne Kelly Marie Tran, et de DJ, interprété par Benicio Del Toro, amène encore un peu plus de diversité à la nouvelle génération. L’amour naissant entre Finn et Rose propose pour la première fois dans l’univers galactique une romance interraciale sans la présence d’un personnage de type caucasien. Dans cet état d’esprit cosmopolite, le groupe d’intervention mené par Jyn Erso est probablement le meilleure représentant. Dans Rogue One : A Star Wars Story (Gareth Edwards, 2016), l’escouade enrôlée dans cette mission suicide est incarnée par des acteurs provenant des quatre coins du monde : Amérique Latine, Asie du Sud-Est, Europe …

RACISME DANS L’ESPACE


Dans toutes ces épopées intergalactiques, la question des relations entre les races humanoïdes et non-humanoides est toujours soulevée. En effet, selon l’autorité dominante, une race tente d’exercer son pouvoir et sa dite supériorité afin de contrôler l’univers. L’Empire puis le Premier Ordre sont connus tout particulièrement pour cela. Ces deux régimes se décrivent comme autoritaire, poussant l’adoration de l’homme blanc à son paroxysme, tous les deux directement inspirés de dictateurs responsables des histoires les plus sombres de l’humanité. Toute autre espèce est mise en servitude ou, si résistance, est exterminée. Dans Solo : A Star Wars Story (Ron Howard, 2018), nos héros se retrouvent sur une planète controlée par l’Empire où des Wookies, les géants tous poilus comme notre fabuleux et adoré Chewbacca, sont utilisés comme main d’oeuvre afin de pouvoir extraire des mines du carburant à l’état brut. Spécialité de la saga créée par George Lucas, l’axe du bien sera toujours composé d’une équipe cosmopolite avec des humains, des droides et des extraterrestres. Même renouvelé, l’équipage du Faucon Millenium gardera cette composition inclusive. Dans l’Episode VIII, la résistance menée par Leia Organa est l’incarnation totale du négatif du Premier Ordre, elle est multi-culturelle, alien-inclusive, direct représente de l’univers à travers toutes ses différences physiques et physiologiques. Le vaisseau échappant aux sbires de Snoke est un havre de tolérance et d’acception à l’opposé du régime autoritaire rêvé par le Suprem Leader.


L'amiral Amilyn Holdo et la Résistance, Star Wars : Episode VIII : Les derniers Jedi (Rian Johnson, 2017)

Captain Marvel dépeint la lutte interminable entre deux races du cosmos ennemies jurées qui obligera Carol Danvers à choisir un camp. Recueillie par les Kree, elle découvrira que ces derniers la manipulaient pour leurs propres intérêts, des idées propagandistes posant les Skrulls comme race dominante désirant aliéner toute autre espèce alors que ces derniers étaient traqués et exterminés par les Kree. La découverte de cette illusion permettra à Carol de s’émanciper de l’entrave Kree et d’aider le peuple Skrull à trouver un lieu sûr.


Général Talos révèle le véritable plan des Kree, Captain Marvel (Anna Boden, Ryan Fleck, 2019)

Les auteurs de Space Opera utilisent les conflits interplanétaires afin d’émettre un regard critique sur notre propre société et sur les relations entre les communautés. George Lucas répétera de nombreuses fois en interview qu’il s’est très fortement inspiré de la seconde guerre mondiale pour le cadre de son histoire spatiale. Un régime autoritaire et tyrannique contrôlant la galaxie pendant que des résistants s’allient autour d’une personnalité forte pour combattre l’incarnation du mal. De part cette forte inspiration du réel, l’état de la société est aussi retranscrit à l’écran, l’acceptation et la présence sans tabou des minorités permettent d’avoir des représentations plus réalistes et plus inclusives.

COSMO(S)POLITE


Tous ces blockbusters américains aspirent à avoir une portée universelle et sont distribués sur toute la surface de la planète. Ces aventures spatiales prétendent au dépaysement et à l’identification du spectateur. Afin de réaliser des Space Opera viables, un budget conséquent est nécessaire, surtout concernant les effets spéciaux avec la créations d’autres espèces et d’autres mondes. Disney, principal fournisseur de Space Opera de cette dernière décennie, a pour ambition de représenter au mieux cette mixité ethnique à l’écran. Derrière cette bonne intention, se cache aussi un accès à d’autres marchés prometteurs comme l’Asie et l’Amérique du Sud, des lieux densément peuplés qui pourraient rapporter un maximum de billets verts. La présence au casting de représentants de ces pays émergents serait un avantage non négligeable pour attirer de nouveaux spectateurs.


L'équipe "internationale" du film Rogue One : A Star Wars Story (Gareth Edwards, 2016)

La représentativité oui, mais si elle permet de glaner une plus grande entrée d’argent, un bien large sourire se dessinera sur les visages des actionnaires des studios hollywoodiens. Dans cette optique, les personnages de couleur continueront à se multiplier à l’écran, alliant progressisme et opportunisme financier des studios hollywoodiens, une politique gagnante-gagnante : le flux de billets verts ne se tarira pas pour les acteurs de l’industrie du cinéma et le spectateur trouvera toujours un personnage à qui s’identifier quelle que soit sa provenance. A bord du Faucon Millenium, de l’Enterprise ou de tout autre type de vaisseau spatial, la race humaine sera toujours représentée sous son meilleur jour, cosmopolite et accueillante, toujours prête à voyager « vers l’infini et au-delà ».


(Version numérique de l'article "Diversité dans l'espace" pour l'annuel Géante Rouge n°27)

 
 
 

Solange Knowles dans le clip "Don't Touch My Hair" (2016)

Le cheveu se trouve être, en première impression, cette protection capillaire recouvrant le crâne de l’être humain. Il est aussi propre à chacun, son implantation, sa couleur, sa texture permettent une infinité de combinaisons possibles. Cette autre caractéristique qui aide à différencier l’humain du reste des mammifères, les cheveux ont ce talent de rassemblement, de différenciation, d’appartenance, d’influence … Le cuir chevelu, au delà de son aspect protecteur, incarne tout autre chose, il possède cette force hautement symbolique qui caractérise l’être humain dans son ensemble. A travers le temps et les générations, les cheveux ont subi de nombreuses variations mais à chaque fois, ils légitimèrent de dissocier les hommes des femmes, les riches des pauvres, les leaders des suiveurs. La Bible, socle idéologique de l’Occident, postule même le statut de la longueur des cheveux pour différencier les hommes et les femmes (1 Corinthiens 11:14-15). La densité ou l’absence représentait l’autorité selon les périodes ; le roi Soleil, aidé de sa volumineuse perruque et de son entourage de coiffeurs, montrait toute sa puissance grâce à son ampleur capillaire.


Louis XIV, roi de France et de Navarre (1638-1715) portrait en buste et en cuirasse (Charles Le Brun, 1662)

Pour les femmes, la longueur des cheveux était longtemps symbole de séduction et de féminité. Tantôt cachés, tantôt voilés, les cheveux longs ont toujours été associés à la gente féminine, et tout particulièrement à son pouvoir érotisant. L’ethnologue français Christian Bromberger, affirme dans son ouvrage Les sens du poil : Une anthropologie de la pilosité l’importance des cheveux longs pour les femmes dans l’imaginaire masculin. Il pose comme principe que les cheveux longs sont symbole de jeunesse, d’un éveil et d’une sexualité disponible et a contrario les cheveux courts montrent la fin d’un cycle : ménopause, maternité ou entrée professionnelle importante par rapport à la sexualisation de son être. En somme, le pouvoir féminin se trouverait dans les cheveux : en adoptant les cheveux courts, Jeanne d’Arc abandonnerait sa féminité pour devenir un guerrière ; à l’époque des chevaliers en armure, les femmes accusées d’adultère se voyaient tondues, c’était considéré comme la pire des hontes, de part cette punition leur statut de femme n’était plus. En pleine fiction fantastico-médiévale, la reine déchue Cersei se voit, en plus de ses vêtements déchirés et dépossédée de tous ses biens, totalement tondue. Elle est trainée dans la rue et nue et sans un cheveu, devient la cible de toute la rage de Westeros. Rendue au statut de moins que rien, l’ancienne reine lionne subit le pire des pugilats. Et les exemples de déchéance par la perte capillaire se comptent par millions d’autres événements.


La marche de la honte de Cersei Lannister (Game of Thrones, 2011-2019)

Le XXème et le début du XXIème siècle représentent un véritable renouveau pour les femmes de l’occident, la libération graduelle de l’entrave masculine et l’obtention de droits équivalents à leurs confrères ont permis la réappropriation des codes par la gente féminine. Cette liberté d’action et d’expression embrase toute la civilisation occidentale. Ainsi, les cheveux deviennent aussi politique, soit suivant les modes soit au contraire en allant à l’encontre des attentes masculines, par ces nouvelles coupes, les femmes scandent leur nouvelle liberté et nouveau pouvoir. Pour se défaire de son passé et de l’emprise des hommes malsains, Rose McGowan, actrice hollywoodienne principalement connue pour ses rôles chez le réalisateur indépendant Gregg Araki et son interprétation de Paige dans les aventures sérielles des soeurs Halliwell, est en première ligne pour dénoncer les actes perfides du nabab du cinéma américain, Harvey Weinstein. Comme un symbole pour rompre ses chaines avec Hollywood, elle s’affiche en couverture de son autobiographie Debout (Brave en version originale), le crâne totalement rasé. Contrairement aux perceptions passées, cette coupe est vue comme un acte de rébellion face à un système qui essence jeunesse et cheveux longs. Ce geste fort se perçoit comme une renaissance, comme pour Ripley dans Alien3 (David Fincher, 1992), mais cela est surtout un renversement des codes et un rejet de cette honte archaïque. Rose McGowan s’approprie ses nouveaux cheveux courts tout en leur donnant un symbole politique fort d’opposition à un système qui l’a longtemps attaquée.


Rose McGowan en dédicace de son livre "Brave" chez Barnes & Noble à New York. Le 31 janvier 2018

Dans un autre registre, deux chanteuses américaines revendiquent leur liberté avec leur possession capillaire. Toutes deux américaines, l’une popstar new-yorkaise et l’autre pendant indépendant d’une famille de musiciennes martèlent l’importance de leurs cheveux et que personne sans aucune exception ne doit leur dire quoi en faire. En 2011, extrait de l’album Born This Way, Lady Gaga entonne à tue-tête, sous les salves du saxophone de feu Clarence Clemons, le Big Man du E Street Band, l’importance de ses cheveux, qu’ils sont son identité et que cette dernière, seule elle possède le droit de la régenter. Répétant à de nombreuses reprises qu’elle est aussi libre que ses cheveux ou qu’elle est ses cheveux, Gaga consolide sa caractéristique capillaire comme symbole de ce qu’elle est et de ce qu’elle souhaite renvoyer : Libre d’être et d’agir comme bon lui semble. L’autre chanson appartient à la jeune soeur de la plus célèbre des reines des abeilles, la sus-nommée Solange Knowles. Apparue en 2016, dans l’album intitulé A Seat at the Table, « Don’t Touch My Hair » est une réponse vindicative à ce que de nombreux blancs se permettent de faire pour étancher leur soif de curiosité. Trouvant les cheveux crépus « originaux », ils se sentent obliger de les tripoter. Marre d’être considérée comme une bête de foire, Solange rétorque et rappelle que ce sont ses cheveux et que personne n’a l’autorisation d’y toucher. Elle insiste sur l’aspect identitaire de sa chevelure, au même titre que son âme et son corps. Ses cheveux sont l’élément visible de sa culture, de ses émotions et qu’ils sont à elle et à elle seulement. L’importance capillaire pour la cadette Knowles continuera dans la presse lorsqu’un magazine décide de couper une partie de sa coupe pour sa couverture. Solange, folle de rage, descend publiquement le magazine parce qu’en découpant une partie de sa coupe, l’éditeur portait atteinte à l’identité de sa personne et de la culture qu’elle représente à travers ses cheveux.


Lady Gaga interprétant "Hair" sur le plateau de Taratata, le 28 juin 2011

Vecteur identitaire, arme politique ou simple outil esthétique, les cheveux jouissent de multiples particularités afin de refléter la volonté de son possesseur. En s’appropriant les codes qui leur faisaient défaut dans le passé, les femmes s’offrent de nouvelles armes pour la lutte vers l’égalité et l’indépendance.




 
 
 
  • Photo du rédacteur: Citronnade
    Citronnade
  • 13 févr. 2020
  • 3 min de lecture

Ce prochain 8 mars réfère à l’ancestrale lutte pour les droits des femmes, un combat commencé il y a bien longtemps mais qui a pris de l’ampleur dans le monde occidental depuis ce dernier siècle. Cette date est une journée de constat et de promesse sur ce qu’il reste encore à accomplir pour établir une équilibre durable entre les deux genres de l’espèce humaine. La tolérance en la différence et le refus de supériorité condensent les principaux ingrédients pour mener à bien cette quête vers des relations saines et égales entre femmes et hommes.

We The People (Shepard Fairey, 2017)

L’année dernière, un vibrant hommage avait été lancé à toutes les héroïnes présentes dans nos entourages et cette célébration continue en ce même jour. Cette fois-ci, en se concentrant sur l’impressionnante résistance que font preuve de nombreuses femmes à supporter les diverses explications masculines du comment elles devraient vivre leur vie. De nombreux hommes se trouvent légitime de vous exprimer comment vous devez vous habiller, vous comporter en société, exprimer vos idées politiques et vos croyances religieuses … Le bien-fondé de leurs dires n’a pas plus de valeur que la pisse de chat, si ce n’est pas moins.

Une manifestante avec une pancarte appelant à respecter toutes les femmes suite à l'élection présidentielle américaine (2016)

Mes soeurs, vos soeurs, nos soeurs … Elles ne sont propriété de personne et en cela, leur liberté et leur entité doivent être respectées. Certaines appartiennent à une autre culture, certaines ont une autre couleur de peau. Certaines sont athées, d’autres religieuses non-pratiquantes. Et d’autres encore ont choisi d’embrasser leurs croyances envers le divin. Ce sont leurs décisions et ces dernières doivent être respectées sans l’état d’un jugement. Prôner l’extreme laïcité en affirmant qu’aucune religion n’a d’importance mais tout en parallèle louant les origines judéo-chrétiennes de l’occident se trouve être un acte de pur rejet des cultures et des personnes qui n’entrent dans aucune de ces catégories, de nombreuses femmes en sont les premières victimes.


Dans l’occident, la religion est un choix personnel, la liberté de culte permet la pratique de sa foi dans les meilleures conditions sauf que de nombreux politiciens ciblent des femmes par leur différence en utilisant la laïcité comme bouclier de la république. Le débat sur le voile qui a endiablé les plateaux de télévision ne laissait aucune place d’expression aux premières concernées, celle qui portent le hijab. Sous couvert de laïcité, les divers chroniqueurs exprimaient leur refus de cette coiffe religieuse dans les pays dits démocratiques. A travers leurs mots, on ne pouvait sentir que de l’ignorance, de la bêtise et un peu de misogynie pour saupoudrer le tout. Ces chroniqueurs, majoritairement des hommes blancs hétérosexuels, ont une opinion complètement faussée sur ce type de représentation religieuse ; ne laissant pas le choix à ses femmes de porter librement les habits qu’elles souhaitent. Leurs principaux arguments se tiennent dans l’assujettissement et la potentielle radicalisation liés à cette religion devenue véritable bouc-émissaire des maux de l’occident depuis plusieurs décennies. Jouant sur un discours de peur et de rejet, ils poussent le public à questionner l’essence même du sens de laïcité, qui est pourtant une ode à la tolérance et à la différence. Leurs attaques répétées ne reflètent que leur simple vision étroite de la république où seul leur imaginaire peut convenir alors qu’en période d’émancipation féminine revendiquée, leur idéal de société parait abscons. Le port du hijab est une affaire personnelle, c’est une preuve vestimentaire de la foi d’une femme et cela ne regarde qu’elle et elle seule. L’avis d’hommes ignorants en train de spéculer sur l’impact de cette tenue n’en a que peu d’importance.


Sara-Lou et les Molem Sisters pour la reprise de Balance ton quoi (2019)

Au delà du religieux, l’homme s’est toujours senti obligé d’organiser la vie de ses consoeurs selon ses propres critères : vestimentaires, sociaux et sexuels. Cependant, la sexualité des femmes est leur propre propriété, que ce soit leurs préférences de genre ou le nombre de leurs conquêtes, cela concerne leur vie privée. Ainsi, aucun homme n’a le droit de jauger la pureté ou la saleté de leur activité sexuelle. Qu’elles soient plutôt branchées pêche ou plutôt banane ou même amatrice de salade de fruits, elles sont maitresses de leur corps, de leur sexualité et de la fréquence de leurs rapports. Et, pour toi homme hétérosexuel blanc qui te sens si puissant, ce n’est pas parce qu’une femme rejette tes avances qu’elle mérite une réputation de putain, tu ne l’intéresses pas un point c’est tout et assume juste la crampe que tu as prise.

Kelly Rowland, Beyoncé Knowles et Michelle Williams dans le clip de "Independent Women" (Destiny's Child, 2001)

A toutes celles qui résistent quotidiennement à toutes ces pressions venant de toute part, je leur tire la plus grande de mes révérences. Vivre selon ses choix et envies n’est pas limité aux hommes hétérosexuels, c’est valable pour tou.t.es quelque soit son origine, sa religion, sa sexualité, son rang social, son genre. En 2001, le groupe Destiny’s Child scandait déjà cette ode à la liberté avec les paroles suivantes : « Try to control me, boy, you get dismissed » dans leur tube « Independent Women ». Simplement, l’avis de ces hommes importe peu, seule votre liberté compte.

 
 
 
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